Itch (démangeaisons) et circuits neuronaux sensoriels

 Les démangeaisons, ou itch en anglais, constituent une sensation sensorielle spécifique, souvent associée à un besoin irrépressible de se gratter. Longtemps considérée comme une simple variante de la douleur, la démangeaison est désormais reconnue comme une modalité sensorielle distincte, soutenue par des circuits neuronaux spécialisés. La compréhension de ses bases neurobiologiques a considérablement progressé, révélant un réseau complexe impliquant la peau, la moelle épinière et plusieurs structures cérébrales sensorielles et émotionnelles.

Les récepteurs périphériques de la démangeaison

La sensation de démangeaison débute au niveau de la peau, où des terminaisons nerveuses libres détectent les stimuli prurigineux. Ces terminaisons appartiennent principalement à des fibres C non myélinisées, spécialisées dans la transmission lente des signaux sensoriels.

  • Certaines de ces fibres sont activées par des médiateurs chimiques, comme l’histamine, libérée lors d’une réaction allergique ou inflammatoire.

  • D’autres répondent à des substances non histaminiques telles que la chloroquine, la sérotonine, ou les protéases.
    Ces différences expliquent pourquoi certains types de démangeaisons (par exemple celles liées à la peau sèche ou à des affections chroniques) ne répondent pas aux antihistaminiques classiques.

Les récepteurs impliqués incluent notamment :

  • H1 et H4 pour les démangeaisons histaminiques.

  • MrgprA3, MrgprC11 et MrgprD pour les voies non histaminiques, identifiés principalement chez les modèles animaux.

  • TRPV1 et TRPA1, des canaux ioniques jouant un rôle dans la transduction des signaux prurigineux et douloureux.

Transmission du signal prurigineux dans la moelle épinière

Les neurones sensoriels périphériques font synapse dans la corne dorsale de la moelle épinière, une zone clé du traitement sensoriel.
Les neurones spinothalamiques spécialisés dans la démangeaison sont activés par la libération de neurotransmetteurs spécifiques :

  • Gastrin-Releasing Peptide (GRP) et son récepteur GRPR constituent un axe essentiel dans la voie prurigineuse.

  • NPPB (natriuretic polypeptide B) est un autre médiateur critique, jouant un rôle d’intermédiaire entre les neurones sensoriels primaires et les neurones GRPR.

Ces circuits se distinguent partiellement de ceux de la douleur, même s’ils partagent certaines voies neuronales et moléculaires, ce qui explique le chevauchement entre douleur et démangeaison : par exemple, une stimulation douloureuse (comme se gratter fortement) peut inhiber temporairement la démangeaison par inhibition réciproque des circuits spinothalamiques.

Les voies ascendantes vers le cerveau

Une fois relayé par la moelle épinière, le signal prurigineux emprunte les voies spinothalamiques et spinoparabrachiales, atteignant plusieurs régions du cerveau :

  • Le thalamus ventro-postérieur, où le signal sensoriel est relayé vers le cortex.

  • Le cortex somatosensoriel primaire (S1), qui localise la démangeaison sur le corps.

  • Le cortex insulaire et le cortex cingulaire antérieur, impliqués dans la valence émotionnelle et désagréable de la sensation.

  • Le striatum et le cerveau limbique, qui interviennent dans la motivation à se gratter et la composante de plaisir-soulagement qui suit.

Ces régions interconnectées traduisent la dimension sensorielle, émotionnelle et motrice du phénomène de démangeaison.

Interaction entre démangeaison et douleur

Bien que proches, les circuits de la douleur et de la démangeaison sont partiellement indépendants.

  • Les fibres C-nociceptives transmettent la douleur, tandis que les fibres C-pruritogènes véhiculent la démangeaison.

  • Cependant, leur interaction est bidirectionnelle :

    • La douleur peut inhiber la démangeaison, par activation d’interneurones inhibiteurs GABAergiques et opioïdergiques dans la moelle.

    • Inversement, certaines lésions nerveuses peuvent entraîner une itch neuropathique, où la douleur et la démangeaison coexistent ou se remplacent.

Cette relation explique le mécanisme de soulagement par le grattage, qui active la douleur locale et bloque temporairement la transmission du signal prurigineux au niveau spinal.

Démangeaisons chroniques : plasticité et hypersensibilisation

Dans certaines pathologies, la démangeaison devient chronique et pathologique, dépassant sa fonction protectrice.
Les causes incluent :

  • Affections dermatologiques (eczéma, psoriasis, urticaire).

  • Maladies systémiques (insuffisance rénale, maladies hépatiques, diabète).

  • Troubles neurologiques (lésions médullaires, neuropathies périphériques).

Dans ces cas, on observe une plasticité neuronale accrue dans la moelle épinière et le cerveau :

  • Sensibilisation centrale : les neurones spinothalamiques deviennent hyperréactifs.

  • Altération des circuits inhibiteurs GABAergiques et glycinergiques.

  • Modifications corticales dans le traitement de la démangeaison, augmentant la perception désagréable.

Cette plasticité rend la démangeaison autonome, c’est-à-dire qu’elle persiste sans stimulus périphérique.

Neurotransmetteurs et modulation du prurit

Les circuits prurigineux sont modulés par divers neurotransmetteurs :

  • GRP/GRPR : voie spécifique de la démangeaison.

  • Substance P : impliquée dans la transmission non histaminique.

  • Sérotonine : modulatrice bidirectionnelle, pouvant provoquer ou inhiber la démangeaison selon le récepteur activé.

  • Opioïdes endogènes : leur activation peut induire des démangeaisons, notamment via les récepteurs μ-opioïdes, alors que les récepteurs κ-opioïdes ont un effet anti-prurigineux.

Cette découverte a mené au développement de médicaments ciblant les récepteurs κ, efficaces contre les démangeaisons chroniques réfractaires.

Perspectives thérapeutiques et recherche actuelle

Les approches modernes visent à bloquer sélectivement les voies prurigineuses sans affecter la douleur. Parmi les pistes prometteuses :

  • Antagonistes du GRPR pour inhiber la transmission du signal prurigineux.

  • Agonistes des récepteurs κ-opioïdes (comme le nalfurafine).

  • Modulateurs des canaux TRPV1/TRPA1, réduisant l’excitabilité des fibres C.

  • Techniques non pharmacologiques, comme la stimulation électrique transcutanée ou la thérapie comportementale, visant à rompre le cycle “démangeaison-grattage”.

Conclusion

L’étude des circuits neuronaux de la démangeaison révèle qu’il s’agit d’un système sensoriel autonome, finement régulé par une multitude de neurotransmetteurs et de voies centrales. Si la démangeaison a une valeur protectrice dans ses formes aiguës, elle peut devenir une véritable maladie neurologique lorsqu’elle se chronicise. En ciblant les mécanismes moléculaires et synaptiques précis — notamment les voies GRP/GRPR et les récepteurs opioïdes —, la recherche ouvre la voie à des traitements plus spécifiques, capables de soulager sans altérer la perception normale de la douleur.

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